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31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 11:42

 

Mise au point de Djanina Messali-Benfelkat suite à la parution de l'ouvrage : René Gallissot, La République française et les indigènes, Algérie colonisée et Algérie algérienne (1870-1962), Editions de l'Atelier, Ivry, 2007, 272 p. [réédité chez Barzakh à Alger]

 

Cher René Gallissot,

C’est tout à fait par hasard que votre dernier livre édité en Algérie chez « Barzakh » est tombé entre mes mains. Comme vous le savez peut-être, j’ai quitté l’hexagone pour m’établir au Canada près de ma fille.

Nous nous sommes croisés et rencontrés très souvent à l’occasion de colloques ou de diverses soutenances de thèses. Vous ayant toujours écouté avec intérêt et attention, également, pour avoir lu certains de vos ouvrages et avoir pris connaissance de plusieurs articles ou communications, notamment sur ma mère, Emilie Busquant dans le Maîtron-Maghreb ; je n’ignore pas votre connaissance approfondie sur le mouvement ouvrier français et international ainsi que sur l’histoire du Maghreb et de l’Algérie en particulier. Je n’ignore pas non plus votre engagement militant contre le colonialisme et vos amitiés avec les nationalistes du FLN ainsi qu’envers le parti communiste algérien et français, sans oublier votre solidarité sélective et partisane durant la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Le temps a passé et nous constatons aujourd’hui que certains historiens n’ont pas manqué d’observer un regard critique sur cette période de l’Histoire. Ceci dit, malgré nos divergences, votre excellente connaissance du système colonial que vous analysez parfaitement, a suscité chez moi admiration et estime.

C’est la raison pour laquelle, je tiens à mettre au point, à rectifier certains de vos commentaires ou de vos affirmations qui concernent la personne de Messali Hadj, de sa famille ainsi que de ses engagements dans les différents partis politiques qu’il a présidés.

Les ouvrages d’histoire publiés en Algérie nous ont habitués à évacuer le nom de Messali, censure ou auto-censure oblige (sauf Mahfoud Kaddache qui néanmoins s’arrête en 1954 et que Boumédiène avait convoqué pour lui demander d’écrire une histoire de l’Algérie sans nommer Messali Hadj !...)

Ce n’est pas le cas, dans votre dernier ouvrage « Algérie Colonisée – Algérie Algérienne 1870-1962 – La Républiqe Française et les Indigènes », (édité chez Barzakh) où vous le replacez parfaitement bien dans le processus historique non sans préjugés et en lui taillant des croupières injustifiées aussi souvent que vous le pouvez.

Votre ouvrage d’ailleurs, dans sa dernière partie donne l’impression d’être un livre de commande dans le but de valoriser les anciens communistes mal admis dans le FLN et que je qualifierais non sans ironie de « boumedienistes de gauche, laïcs et démocrates » Le fait que vous ayez eu des liens avec « ces évolués », pour reprendre le vocabulaire de la première partie de votre livre, n’est certes pas une raison pour ternir sciemment l’engagement sans faille ni concessions de Messali Hadj durant presque 50 ans de lutte politique contre le colonialisme et les impérialismes.

Il est évident qu’il a dérangé tout le monde, les communistes l’on considéré comme un rival et un adversaire. Il n’a trouvé d’alliances qu’avec la gauche révolutionnaire, les pivertistes et les trotskystes pour qui vous avez un profond mépris, cela bien avant la deuxième guerre mondiale.

Revenons plus précisément sur ce que vous écrivez, en page 88, vous y relatez la participation au nom de l’Etoile Nord-Africaine au congrès anti-impérialiste de Bruxelles en 1927, de Hadj Ali Abdelkader, membre du comité central du PCF accompagné de « Messali qui le seconde » mais qui va pour la première fois sur une tribune internationale réclamer l’indépendance de l’Afrique du Nord, ce fut un grand succès personnel et politique bien entendu et vous poursuivez au paragraphe suivant par la dissolution de l’ENA en 1929 par le gouvernement, puis je vous cite : « Dans cette déperdition communiste, Messali va s’employer à établir une nouvelle ENA. Il lance en 1931 le journal El-Ouma ; le n°1 en Octobre 1931 porte le nom en bandeau de Hadj Ali Abdelkader qui disparaîtra en 1932, et Messali se donne le nom de Messali Hadj ».

A ce sujet, permettez-moi de faire un ou deux commentaires : Hadj Ali et Messali, ne sont pas que des camarades, ils sont devenus très amis. Leurs deux couples se retrouvent tous les week-end à Brunoy où mes parents ont même acheté une petite parcelle de terrain jouxtant le pavillon de Hadj Ali près de la forêt de Sénart. Hadj Ali ne disparaît pas comme cela, il est membre du comité central, formé à Moscou mais c’est le parti communiste sans état d’âme, comme il sait si bien le faire, qui l’exclut. Les liens entre les deux hommes ne se sont jamais rompus jusqu’au départ de Messali pour l’Algérie.

A la suite « …. et Messali se donne le nom de Messali Hadj. » : Messali ne s’est jamais donné de nom, c’est sous ce nom et ce prénom que ses parents l’on inscrit à l’Etat Civil de la mairie de Tlemcen. Certes, comme vous le dites dans les pages précédentes, il appartient à une branche de la famille Mesli (originaires de Mossoul) qui sont nos cousins.

Je me doute bien que votre interprétation n’est pas naïve. A cet égard, les noms et prénoms de Hadj Ali n’ont pas suscité de votre part de remarques particulières.

Le titre du journal El Ouma (La Nation) suivi du Hadj de Messali sont annonciateurs de la présentation que vous allez plus loin faire de lui.

 

C’est ainsi qu’à la page 122, vous n’hésitez pas à le qualifier de nationaliste arabo-islamiste alors dites-vous que le débat entre communistes et nationalistes traverse l’intelligentsia et les lycéens Kabyles et Arabes du Lycée de Blida, puis vous citez quelques noms qui seront connus plus tard.

Mais, cher René Gallissot, vous savez très bien où en était le programme du parti communiste sur la question de l’Algérie. Rien n’était décidé à Alger mais rue de la Chaussée d’Antin à Paris, nous étions, pour vous reprendre, dans un replis « républicain colonial de gauche » avec le soutien au projet Violette et en alliance avec le Congrès Musulman. Le programme du PPA pour l’indépendance de l’Algérie avait pour lui la clarté de proposer au peuple algérien un avenir dans le cadre maghrébin en l’élargissant naturellement aux pays arabes et islamiques.

Cependant vous oubliez régulièrement de mentionner le point essentiel de ce programme, fondateur du futur état algérien, la constituante souveraine élue au suffrage universel. En 1939, il n’y avait aucun parti politique arabe qui s’en soit réclamé. En cela c’était d’une modernité encore jamais atteinte et on peut dire que Messali était en avance sur son temps.

Vous insistez déjà par ailleurs sur le particularisme kabyle que vous approfondirez plus tard dans la « crise berbériste » encouragée du reste par le PCA et cela me fait penser immanquablement au Dahir Berbère mis en place par le Maréchal Lyautey.

A la suite des évènements de 1945, vous omettez de citer les déclarations officielles du PCA qui qualifient Messali d’auteur du massacre, d’agent hitlérien et qui à ce titre demande qu’il soit fusillé. Ne l’avez-vous mentionné à Guelma dernièrement ?....

Et puis évidemment vous ne pouvez vous empêcher d’évoquer à plusieurs reprises le « culte du Zaïm », si culte il y a eu, cela reste encore à démontrer, c’est par ceux-là mêmes qui ont précipité le MTLD dans la crise, qu’il fut organisé.

Il est par ailleurs regrettable que cette crise qui va faire imploser le MTLD n’ait pas retenu davantage votre intérêt, vous l’analysez comme un fait divers en vous situant sur la même ligne que « l’histoire officielle », il est surprenant que vous soyez resté hermétique aux remises en questions de Mohamed Harbi par exemple dans le 1er tome de ses mémoires, « Une Vie Debout » à La Découverte ou dans « Le FLN Mirage ou Réalité » chez Jeune Afrique, ses ouvrages les plus récents ou bien à l’éclairage de la dernière biographie réactualisée de Messali de Benjamin Stora chez Hachette car cette crise détient tous les embryons qui vont nous faire changer d’époque, c’est une césure qui va irrémédiablement ouvrir la porte à toutes les aventures et à une lutte impitoyable pour le pouvoir, du reste pas terminée à nos jours. Désormais et vous le savez, on ne fera plus de politique, le débat est verrouillé.

Avant de terminer cette lettre qui se veut critique mais pas polémique, il est indispensable que je rectifie ce que vous dites sur les relations de Messali avec les trotskystes. Elles sont très anciennes comme vous le dites du reste, elles ont commencé avec Daniel Guérin puis Jean Rous qui fut secrétaire de Trotski ainsi que Rossmer qu’il a rencontré plusieurs fois. A son retour de Brazzaville en 1946 après la deuxième guerre mondiale, à Paris, il renoue avec ses anciens amis et fait la connaissance de Raoul qui s’occupe des relations extérieures du PCI, avec qui il passe des accords de coopération et qu’il présente à Brahim Maïza qui malheureusement décèdera un an après dans un accident de voiture sur la route de Sétif dont il était originaire. Ce n’est qu’à l’automne 1952 à Niort qu’il rencontre Pierre Lambert un jeune militant qui a encore beaucoup à apprendre sur l’Algérie, le Maghreb et le monde arabe. Ces camarades français, n’ont jamais tu, comme vous le dites mais toujours su que Messali était arabe et musulman et que son intention était d’inscrire l’Algérie dans son contexte géopolitique naturel mais ce qu’ils savaient surtout, c’est qu’il était un révolutionnaire avec un projet démocratique dans le respect et la tolérance de toutes les communautés présentes en Algérie..

Maintenant, sur un plan plus personnel et pour parachever de discréditer la mémoire de cet homme incontournable, vous osez prendre à votre compte, des ragots de caniveau. Page 183, vous écrivez que mon père avait placé ses enfants chez les trotskystes. Je ne sais d’où viennent vos renseignements. Que n’aurait-on pas dit, si nous avions eu, mon frère et moi, comme précepteur le banquier François Genoud, légataire universel des publications de Mein Kampf grand ami du FLN en Suisse par l’entremise de Fethi Dib?

En effet, quand vous évoquez Mohamed Boudiaf, il ne vous vient pas à l’idée de souligner qu’il avait confié son fils aîné à ce banquier infréquentable !
Sachez mais cela vous importe peu, qu’à l’enlèvement manu-militari de Messali à Orléansville fin mai 1952, mis dans un avion à Boufarik pour Niort via Villacoublay, Emilie Busquant, ma mère, Madame Messali, comme se plaisait à la nommer mon père a été terrassée par un grave accident vasculaire cérébral à Alger. Après un long coma, elle reste paralysée jusqu’à son décès en Octobre 1953. J’ai 14 ans et c’est déjà en jeune adulte que seule je fais face à cette situation. Mon frère au même moment est retenu en camp disciplinaire pour s’être insoumis à l’ordre d’incorporation militaire. Ma mère n’était ni à l’abandon ni isolée comme vous le dites à la Bouzaréah et la police française n’a pas autorisé Messali à se rendre à son chevet avant qu’elle ne décède malgré la demande exceptionnelle faite au président de la république. C’est après les obsèques de ma mère en Lorraine que nous rejoindrons notre père dans ses exils successifs.

Ce n’est qu’à partir de 1956 et des décisions d’éliminer physiquement les messalistes par le « congrès de la Soummam » qu’il nous est arrivé d’être hébergés à l’occasion de missions de liaisons (nous étions le seul lien extérieur de Messali), chez des amis trotskystes car notre chambre de bonne de la rue du Repos était trop connue et devenue trop dangereuse.

Sachez également et je sais que cela ne vous intéresse pas davantage que Messali a « résidé » plus longtemps et plus souvent dans les geôles coloniales que dans les palais et les grands hôtels et puis je vous retournerais la question de savoir : est-ce que Jacques Duclos ou Léon Feix descendaient dans des « bouille-bouilles » ?

Je m’attendais à plus de hauteur de la part d’un intellectuel ami de l’Algérie pour qui, comme je le dis au début de cette lettre, j’ai de l’estime
Mais fallait-il qu’en revisitant cette histoire vous sortiez de vos grilles d’analyse trop staliniennes et faire l’effort de vous dépasser en étant plus objectif ?
Mon cher Gallissot, vous devriez changer de lunettes … !!!

Signé : Djanina Messali-Benkelfat


Fait ce jour à Montréal, le 20 Mai 2007 

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Published by Djanina Messali-Benkelfat - dans Algérie Histoire
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