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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 12:01
http://www.liberation.fr/chroniques/0101621658-du-bled-a-l-ena

"Du bled à l'ENA" par Gérard Lefort, Libération, 27/02/2010

Aurait-on raté une marche de l’histoire de France ? Cette photographie, prise en 1936 dans un café de la région parisienne, représente en effet quelques membres de l’ENA. Or ce n’est pas exactement l’idée qu’on se fait des élèves de la prestigieuse Ecole nationale d’administration. Et pour cause. Cette dernière a été fondée en 1945 par ordonnance du gouvernement provisoire de la République présidé par de Gaulle. L’ENA de 1936 désigne l’Etoile nord-africaine - association créée à Paris en juin 1926 par des travailleurs algériens émigrés en France - qui, notamment sous l’impulsion de Messali El Hadj, réclamait l’indépendance de l’Algérie et des autres colonies françaises, l’abolition du régime de l’indigénat qui faisait des natifs des sous-habitants.

La photo de 1936 fait donc tilt avec l’arrivée au pouvoir du Front populaire. On imagine qu’à cet instant de progrès politique et social, les choses s’arrangent pour les militants de l’association nord-africaine clandestine dissoute en novembre 1929. Or, pas vraiment. Certes le projet de loi Blum-Violette (Violette, du nom de l’ex-gouverneur de l’Algérie) visait à ce que des milliers d’Algériens puissent devenir citoyens français. Mais ce projet ne concernait que les élites algériennes et fut dénoncé par l’Etoile nord-africaine comme une péripétie visant à diviser le peuple algérien et à renforcer le principe selon lequel l’Algérie n’était qu’une province française.

En janvier 1937, l’Etoile disparaît de nouveau, éteinte par le gouvernement du Front populaire. On suppose donc qu’en 1936 dans ce bistrot, la tempête faisait rage sous le crâne des quelques hommes réunis. Des crânes coiffés de casquettes, signe distinctif des travailleurs quand les bourgeois allaient en chapeau. Ce qu’on voit ainsi, c’est un certain chic parisien, un chic de métallo, comme disait Arletty parlant du glamour du Jean Gabin d’avant-guerre. Un souci d’être bien mis et joli pour sortir, mais aussi le souci touchant d’être vestimentairement correct et français. N’était le détail rebelle d’un croissant de lune et d’une étoile, sur la cravate du personnage central.

Outre les casquettes parigotes, notons pas mal de cravates et une majorité de moustaches, un seul homme, à droite face au photographe, faisant exception. Il a la mine presque colérique. Sans doute surpris et agacé par la vivacité soudaine du flash. Mais peut-être tout aussi inquiet que ce témoignage visuel de réunion, plus ou moins licite, puisse servir aux services de renseignements de la police. Que des hommes, puisque le regroupement familial n’a connu un début d’essor que dans les années 50, et que les travailleurs algériens émigrés en France étaient majoritairement célibataires.

Dans la lumière à source unique qui est comme celle d’un tableau classique, ils sont concentrés, mais sur quoi ? La rédaction d’un tract ? Un plan d’action ? On ne saura pas. Le tout au café qui, jusqu’aux années 80, fut un lieu de «culture» fondamental où les hommes de là-bas se retrouvaient le dimanche en fonction de leur village d’origine. Ces gars-là viennent de la cambrousse, du bled si l’on veut. Car ce qui émeut le plus c’est le monsieur de profil au premier plan à gauche. Il est moins bien rasé de frais et a les bacchantes plus broussailleuses que ces compagnons. Plus vieux aussi. Etait-il arrivé de peu ou assez tôt pour faire, pour la France, la guerre de 14-18 ?

Un profil noble, un profil de paysan fondamental. S’il n’était pas Algérien, gageons qu’un «bouseux» breton ou un «croquant» auvergnat aurait reconnu ce blédard comme un frère.

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