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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 13:43

Deux films documentaires sortis récemment dans les salles françaises nous parlent de la Tunisie révolutionnaire. Si le premier film "Laïcité inch'Allah" (réalisé par Nadia El Fani) a davantage fait parlé de lui, le second, "Plus jamais peur" (réalisé par Mourad Ben Cheikh), aurait mérité un traitement médiatique autrement plus favorable. A quelques jours des élections pour l'Assemblée constituante, 9 mois après le "dégagement" du dictateur soutenu jusqu'au dernier moment par les puissances occidentales et ses voisins immédiats (rappelons qu'en Algérie, le parti du Premier ministre Ahmed Ouyahia, le RND, entretenait des relations cordiales avec le RCD tunisien et que, dans un journal algérien comme L'Expression, on pouvait trouver des articles élogieux pour la dictature de Ben Ali en souhaitant, à mots plus ou moins couverts, une importation de ses meilleurs recettes), retour sur deux oeuvres qui illustrent la marche d'un peuple.

 

Laïcité Inch'Allah !

Après l'avoir visionné, et comme cela m'arrive souvent, j'ai partagé une première impression en quelques caractères sur mon "mur". J'écrivais en substance : 

Un film à voir et à discuter étant donné l'importance du sujet malgré l'angle choisi. On en viendrait presque à penser, sans doute à tort mais non sans raison, que la laïcité reste confinée à certains cercles de la petite-bourgeoisie francophone et que l'islamisme serait la propriété des masses populaires arabophones. On aurait préféré une fenêtre d'analyse élargie mais ce projet débuté sous la dictature de ZABA a visiblement connu certaines contraintes. A compléter avec l'autre documentaire tunisien "Plus jamais peur"...

Après un bref échange avec un ami, très critique avec le film (et à juste titre), je complétais mon sentiment :

Ce film, aussi maladroit soit-il, peut devenir le prétexte à un débat important voire essentiel sur les libertés individuelles et collectives. D'ailleurs, j'ai aimé une des dernières scènes qui est justement un débat public (dont on ignore malheureusement les initiateurs). On voit les incompréhensions, les langues utilisées et des discussions que l'on retrouve sur les deux rives de la Méditerranée. C'est d'ailleurs un des aspects intéressants ou significatifs. On peut se demander jusqu'à quel point l'agenda politique de certains Maghrébins (notamment francophones et/ou francophiles) est formaté par l'actualité française. Quant au "chiffon vert", ce n'est rien autre qu'une peur élitiste de l'intervention du peuple dans ses propres affaires et aussi un signal adressé à l'Occident. Tout comme le film qui, selon les propos de la réalisatrice, est à destination de l'Occident afin de montrer que l'espace arabo-musulman n'est pas monolithique ou composé exclusivement d'intégristes.

Evidemment, ces discussions, comme l'écho du film (qui s'appelait initialement "Ni Allah, ni maître"), est inséparable du public ciblé et du contexte politique tant tunisien (où la menace islamiste est brandie par certains secteurs pour éviter de parler d'autres questions, comme la rupture effective avec le régime bourguibo-benaliste) que français (marqué par un pseudo-débat sur la laïcité qui n'était, en fait, qu'un torrent de boue islamophobe pour vider de son contenu la loi de 1905 ; ou comment instrumentaliser les musulmans, au nom de la laïcité pour rogner ce qui n'est autre que la séparation des Eglises et de l'Etat).

La perspective d'une victoire relative d'Ennahda (indépendamment du résultat des élections, notons que seuls 52% des Tunisiens en âge de voter se sont inscrits sur les listes électorales, reste à savoir combien voteront et pour qui), puis les incidents (dont s'est démarqué Ennahda) consécutifs à la diffusion sur une chaîne privée du magnifique "Persepolis", alimentent les polémiques autour d'un scénario "à l'algérienne" et ont mis en relief, un aspect parmi d'autres : la place de l'Islam dans la société tunisienne, opposée à la laïcité (souvent confondue avec l'athéisme ou l'anti-islamisme) qui en serait la négation.

Il n'en demeure pas moins, qu'au même titre que la question de l'égalité femmes/hommes, celle de l'éducation, de la répartition des richesses, l'anti-militarisme, l'internationalisme anti-impérialiste etc., la laïcité (comprise comme séparation des Eglises et de l'Etat, et prise dans la perspective des libertés individuelles et collectives) fait partie des combats progressistes, des bandes de ce drapeau que les révolutionnaires ou réformistes laissent trop souvent dans leur poche, soi-disant pour ne pas heurter les masses qu'ils jugent aussi rétrogrades qu'eux-mêmes (antisémites, homophobes, misogynes, anti-intellectuels, etc.). 

Non seulement la liberté est une et indivisible mais il faut également sortir de l'abstraction, source de trop nombreux malentendus (et dans ce sens, je le répète, la meilleure scène du film est sans nul doute celle du débat public). Pour en venir aux choses concrètes, c'est défendre la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté totale d'expression, de pratiquer comme de ne pas pratiquer (donc de ne pas jeûner, de consommer de l'alcool, etc.), la liberté totale d'organisation politique (y compris ceux faisant référence à une religion), associative, culturelle ou cultuelle (sans ingérence de l'Etat et de ses polices, sans prêche dictée par un ministre quelconque), arrêter les coupures des programmes audiovisuels (et pas seulement les matchs de football) sous prétexte d'appel à la prière, supprimer toute subvention publique pour des organismes religieux, la fin du fonctionnariat pour les imams (qui doivent être contrôlés par les fidèles eux-mêmes), le retrait de l'enseignement religieux obligatoire à l'école, ne plus se référer à un culte (ou un dogme particulier) dans le droit ou la Constitution (surtout quand il s'agit de refuser aux femmes le contrôle de leur corps, ou de maintenir la peine de mort).

Ceci pour dire que le débat devrait moins se présenter par l'opposition entre Islam et laïcité, ou avec le mot d'ordre "séparation du religieux et du politique", que dans la défense des libertés, tout comme celle de l'autonomie des individus ou des collectifs vis-à-vis de l'Etat.


Plus jamais peur

Toujours selon le même procédé, en partageant la bande-annonce du film "Plus jamais peur", que j'avais visionné avant "Laïcité inch'Allah", j'avais écrit le commentaire suivant :

Aujourd'hui chez vous, demain chez nous! Un peuple ne vit qu'à partir du moment où il occupe les espaces qui lui étaient jusqu'alors interdits ou joue avec les codes imposés. Quand il quitte son statut de spectateur ou de figurant dans le film de sa propre vie pour en devenir l'acteur ou le metteur en scène. C'est-à-dire loin de la farce électorale et proche de la démocratie directe, du comité, de l'auto-organisation et de la contestation du pouvoir... Plus jamais peur!

C'est que cette oeuvre était infiniment plus enthousiasmante que la première et me faisait davantage penser au film égyptien "18 jours" (lire la critique) qui offrait une riche palette de points de vue reconstitués autour d'un même événement, du privé au public. "Plus jamais peur" est un vrai documentaire, construit, argumenté, intelligent et qui a pour objet la révolution tunisienne et ses révolutionnaires.

On retrouve les interrogations mais aussi l'élan des manifestations, des portraits d'opposants qui n'ont pas attendu le 14 janvier pour être révolutionnaires comme Hamma Hammami du PCOT ou sa femme Radhia Nasraoui, avocate et militante des droits humains sous la dictature. On bascule entre la souffrance exprimée par des malades internés qui reconstituent symboliquement le puzzle de cette révolution, et l'auto-organisation des citoyens dans les comités de quartier qui réinventent la solidarité et apprennent à se parler.

On garde en mémoire cette discussion autour du feu, où un Tunisien rappelle ce que signifiait la dictature, dans la méfiance généralisée, la peur de tous, la paranoïa à tous les niveaux, où l'on ne pouvait pas vraiment avoir d'amis et encore moins parler politique avec n'importe qui ne peur d'être l'objet d'une manipulation et embarqué par les omniprésents membres des services de répression. C'est aussi ces petites humiliations de cette Tunisienne qui raconte comment ses compatriotes baissaient la tête quand, à l'étranger, on leur faisait remarquer qu'ils n'avaient aucune liberté d'expression dans leur pays.

C'était une autre époque, aujourd'hui révolue. Mais comme on le disait en 1968: "ce n'est qu'un début, continuons le combat..."

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Published by Sidi Cinéma - dans Critiques Cinéma
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