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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 15:19

 

Introduction : histoire d'une non histoire 

Un thème d'analyse comme celui que nous avons choisi se heurte d'emblée à deux passifs, liés à la perception historique des protagonistes. En effet, que ce soit pour Messali Hadj, au passé volontairement gommé et déformé à la suite de la victoire du FLN, ou pour les trotskystes, sempiternellement vus comme d'éternels minoritaires n'ayant jamais eu aucune prise sur les événements, on a affaire à deux objets quasiment sans histoire solide, sereine et scientifique.

Il nous faut tout de suite préciser ce que nous entendons très exactement traiter. Par Messali Hadj, nous prendrons bien sûr en compte le personnage lui-même, mais nous ne l'isolerons pas du mouvement qu'il a créé, PPA-MTLD-MNA, et dont il est indissociable. D'autre part, pour les trotskystes français, il s'agira des trois principales organisations qui ont existé pendant cette période, à savoir les PCI (ses trois futures composantes pendant la guerre, le PCI unifié de 44 à 52, puis les deux branches issues de la scission de 52) et I'UC de Barta.

Quant à la période retenue, nous avons souhaité commencer en 1940 car la période de l'entre-deux-guerres, dont nous ferons un rapide rappel, est généralement un peu mieux connue et parcourue. 1958, d'autre part, représente la date à partir de laquelle la dernière organisation trotskyste qui soutenait Messali et le MNA, le PCI exclu de la lVe Internationale en 1952, se détache de lui; les relations entre Messali et les trotskystes français prennent alors un tout autre cours, qu'il serait également intéressant d'étudier, celui de la mémoire.

L'intérêt de confronter un nationaliste algérien radical et un courant politique révolutionnaire issu du mouvement communiste est double: comprendre ce qui a pu les rapprocher pendant une trentaine d'années, et tenter de voir ce que chacun a pu chercher chez l'autre et lui apporter. D'autant que le mouvement politique initié par Messali était un mouvement de masse, tandis que le trotskysme français, pendant cette période, n'a jamais mis en mouvement plus de quelques milliers de militants. Leur relation fut elle donc inégale? Ne parait elle pas a priori surprenante, voire aberrante?

Il est toutefois nécessaire de préciser que cette communication ne représente pas un travail achevé, mais plutôt l'état de notre réflexion à un moment donné. Toutes les sources n'ont pas été utilisées, et nous nous sommes surtout concentrés sur la presse, ainsi que sur quelques témoignages. De même, vu le sujet de notre travail universitaire, nous avons très largement privilégié les trotskystes, et n'avons donc opéré que quelques sondages dans une partie de la presse du MTLD et du MNA. Nous espérons livrer un travail plus abouti au sortir de notre thèse sur "les trotskystes français et l'Algérie de 1945 à 1965".

 

 Rupture ou continuité? Les relations pratiques entre Messali Hadj et les trotskystes français

Les premiers contacts qui se nouent datent des années 30, plus exactement de la période du Front Populaire, au moment où l'ENA est dissoute par le gouvernement. Fidèles à leurs conceptions héritées des premiers congrès de l'IC 42, les trotskystes soutiennent le mouvement nationaliste le plus radical, avec lequel ils ont d'ailleurs en commun le mot d'ordre d'Assemblée Constituante 43. La rupture qui s'avéra définitive de 'ENA avec le PCF donne peut-être également aux trotskystes l'occasion de le remplacer... Nous y reviendrons. Toutefois, il semble qu'à cette époque, les relations de soutien se limitent à des meetings communs, sans liens véritablement poussés d'organisation àorganisation.

Avec le déclenchement de la seconde guerre mondiale, les contacts disparaissent. Ils ne sont renoués officiellement que vers 1945-1946 44 -mais sans doute avant par le contact dans les usines avec les travailleurs algériens du PPA- et cette fois se prolongent jusqu'en 1952, sans rupture. Meetings communs, manifestations, publication de communiqués du MTLD ou de Messali, lutte contre la répression qui frappe l'OS en 1950 (en concertation avec le MTLD ou, plus certainement, par solidarité naturelle ?), présence d'une délégation aux obsèques de Mme Messali, et même enthousiasme pour le Front algérien du début des années 50 (alors que Messali était beaucoup plus réticent) sont quelques-unes unes des activités déployées par les trotskystes pendant cette période. La section française de la IVe Internationale éclatant en juin 1952, le PCI resté section officielle semble avoir perdu les liens qui pouvaient le relier à Messali, alors en exil en France (à Niort, à compter de mai 52 -alors que la lutte interne dans le PCI bat son plein-, puis aux Sables-d'Olonne à partir d'août 54).

Les militants trotskystes de qui il était devenu le plus proche, pratiquement, appartenaient au PCI exclu (Daniel Renard, Annie Cardinal, Pierre Lambert). Ainsi, c'est la famille Cardinal, lorsque Messali était en exil à Niort, qui s'occupa de ses deux enfants, nouant des liens privilégiés avec lui 45.

C'est d'ailleurs de cette même organisation que vint l'initiative de créer un "Comité pour la libération de Messali Hadj", en octobre 1954, qui regroupa des personnalités aussi diverses que Marceau Pivert, Jean Rous, Jean Cassou ou Yves Dechezelles; puis d'autres comités par la suite. D'autre part, c'est Robert Cheramy, un militant du PCI exclu qui assura la liaison entre le leader algérien et la FEN (il est un des responsables du SNES et de la tendance École Émancipée), par exemples. Les relations PCI-MNA prirent donc un tour nettement plus actif, allant jusqu'à un soutien matériel et financier.

Toutefois, après la scission de 1952, le PCI section officielle, de son côté continue de temps en temps à publier dans son journal, La Vérité des Travailleurs, des communiqués du MTLD, puis du MNA. Dans les articles concernant l'Algérie (écrits pour la plupart par Rodolphe Prager, alias Robert Leblond), les premières critiques à l'égard du MTLD (qui s'inscrivent dans celles du PCI unifié, voir ci-dessous) apparaissent dès novembre 54: l'action parlementaire est jugée insuffisante, de même que le travail syndical, deux éléments qui sont considérés comme sources parmi d'autres de la scission de 53. Mais un soutien politique continue d'être apporté au mouvement de Messali Hadj, et l'arrêt de la répression est régulièrement exigé 46.

Ce n'est qu'à partir de janvier 56 [...] et du congrès de la Soummam, d'août 56 -dont le programme est jugé supérieur à celui du MTLD de 53- que le PCI section officielle soutient clairement le FLN, soit près d'un an après les premiers contacts, qui dataient de juillet 1955.

Pourquoi un tel décalage entre théorie et pratique? Etait-ce pour laisser une porte ouverte à Messali et au MNA afin de leur permettre de prendre contact avec eux, au détriment du PCI exclu? Une marque de prudence en attendant l'évolution des rapports de force, voire une méconnaissance du rapport de forces en Algérie même, une méfiance par rapport aux informations que pouvaient fournir les représentants du FLN? Ou simplement la conséquence du fait que le MNA étant déjà soutenu par des trotskystes, il ne restait que le FLN -les deux organisations étant considérées comme "nationalistes révolutionnaires" 47 - à aider pour avoir une action pratique sur les événements?

Au fur et à mesure du déroulement de l'insurrection algérienne -déclenchée en novembre 1954-, on a comme une évolution parallèle et complémentaire, mais inversée, le PCI exclu resserrant ses liens avec Messali et le MNA, tandis que le PCI section officielle en venant à se détacher de plus en plus de Messali et de son mouvement 48 49.

La rupture finale intervenant pour ces derniers avec l'affaire Bellounis, et pour leurs rivaux avec l'accord de pensée entre Messali et De Gaulle en juin 1958 pour mettre fin au conflit.

Il nous faut, pour terminer ce rapide aperçu chronologique, mentionner le cas particulier de FUC, née vers 1939-1940. Selon le témoignage de Jacques Ramboz, militant à l'époque, des contacts avaient été noués dès 1944, mais ils sont rompus à la suite de la répression autour des événements de mai 1945, bien que 'UC défende dans sa presse la libération de Messali et des autres emprisonnés -dont Ferhat Abbas et Bachir ben lbrahim, ce qui témoigne d'une apparente absence de hiérarchisation parmi les organisations nationalistes, considérées comme équivalentes 50. De manière plus profonde, ce sont probablement les désaccords idéologiques qui expliquent l'absence de relations ultérieures, rendues de toute façon impossible après 1950-1951, suite à la disparition de I'UC. VO, successeur contesté de I'UC à partir de 1956, se situe en tout cas dans une position identique de refus de soutenir concrètement des organisations jugées strictement nationalistes...




 

 Proximité ou malentendu? La perception réciproque des protagonistes

_Comment les trotskystes percevaient-ils Messali et son mouvement?

C'est justement à l'analyse que les différents courants trotskystes faisaient de Messali et de son parti que nous allons maintenant nous intéresser plus en profondeur. D'autant qu'à certains moments, les trotskystes, auto convaincus par leurs propres analyses, ont pu confondre Messali et le mouvement dont il était, bien que leader historique bénéficiant d'un poids particulier, un des dirigeants parmi d'autres. En témoignent certaines formules utilisées dans la presse, et ce dès avant la séparation des deux PCI: il est vu comme le (souligné par nous) dirigeant du mouvement national algérien, le MTLD est le "(...) parti de Messali Hadj" 51.

Il est en effet probable que dans une certaine mesure, Messali Hadj revêtait, pour les trotskystes, une dimension symbolique. Incarnation de l'idée d'indépendance et de la lutte nationale, comme il est dit à de nombreuses reprises dans La Vérité, Messali était incontestablement un leader, un tribun, et cette image de révolutionnaire pouvait, à l'extrême conduire à une relative identification. Ne négligeons pas non plus, d'ailleurs, le fait que certains trotskystes ayant pu le rencontrer soient tombés sous le charme de sa personnalité, comme Marcel Beaufrère ou Pierre Lambert 52.

Certaines formulations sont d'ailleurs particulièrement dithyrambiques: on salue "(...) le héros de l'indépendance algérienne, Messali [sic] Hadj (.)", le "(..) plus prestigieux leader national maghrébin (..)", "(...) celui qui incarne l'espérance de tout un peuple", et qui "(...) coïncide avec un peuple qui se reconnaît en lui "12. D'autres tendent à attribuer à un aspect du personnage un caractère éternel: Messali, que " (.) rien ne pourra détourner (.) de la tâche qu'il s'est fixée dès sa jeunesse: libérer son peuple, lui rendre sa dignité", est comparé à "un roc" 53. Est ce en soi significatif, La Vérité publia régulièrement des photographies de Messali dans ses colonnes. De là à parler d'un "culte de la personnalité" il y a un fossé que nous ne nous permettrons pas de franchir.

 

De la même manière, le MTLD, dès l'après-guerre, est vu d'abord comme exprimant la majorité des "masses rurales", puis l'ensemble du peuple algérien (il est "plébéien révolutionnaire", anticipant d'une certaine manière sur l'idée du "peuple classe"), ou parfois seulement son "immense majorité"; il est plus tard précisé que le parti lui-même est "(...) en grande majorité prolétarien, même dans sa direction (..)" 54. C'est ce qui explique que pour tous les trotskystes, avant la Toussaint 54, le MTLD est "(..) actuellement le seul parti national algérien susceptible de conduire efficacement la lutte pour l'émancipation"..., et même encore en décembre 54 55, Les points communs entre trotskystes et nationalistes algériens du MTLD sont bien réels: ayant rompu avec le PCF, comme eux-mêmes; en lutte contre l'impérialisme français, comme eux-mêmes; défendant un certain nombre de revendications dans lesquelles ils se retrouvent en partie; s'appuyant sur l'immigration algérienne, dans sa majorité prolétarienne d'industrie...

Voilà qui peut permettre d'anticiper en partie sur l'analyse de Messali comme comparable à Lénine dans la personnification d'un combat 56, ou sur les tendances ultérieures de la IVe Internationale à se focaliser sur certains leaders tiers-mondistes, comme Patrice Lumumba ou Fidel Castro. Il faut néanmoins préciser que certaines critiques sont faites, et très tôt, à l'égard de Messali ou du MTLD: ainsi, lorsque Messali salue le roi Farouk comme "leader des Arabes", en 1947, ou quant il est dit que l'action du parti souffre de l'absence d'un réel programme d'émancipation sociale "démocratiquement élaboré", et que sans programme marxiste-révolutionnaire (c'est-à-dire trotskyste), il risque de sombrer dans une politique opportuniste 57. A signaler que ces bémols disparurent après la scission de 52, du côté du PCI exclu tout au moins.

L'analyse alla plus loin encore lorsque Pierre Lambert, dans un article intitulé "La parole au peuple algérien - Indépendance par étapes et Constituante", compara le MNA au parti bolchevik. "Pour le prolétariat révolutionnaire français l'importance historique de la Révolution algérienne est comparable à celle occupée par la Révolution russe de 1917. (..) Seul le Parti Bolchevik de Lénine et Trotsky exprimait les objectifs politiques de la Révolution. Aujourd'hui, dans une situation historique nouvelle, avec des formes différentes, le Mouvement National Algérien traduit clairement les objectifs anti-impérialistes" 58. On a beaucoup glosé sur cette analyse, qui n'est en fait présentée "que" comme une comparaison toute relative, et extrêmement partielle (voir les formes qu'utilise Pierre Lambert), ciblée 59 de plus, on ne la retrouve plus par la suite dans La Vérité. Que l'idée plus large de mettre sur le même plan MNA et Parti Bolchevik ait pu être émise à l'intérieur du PCI ne fait que peu de doutes, avec probablement diverses comparaisons d'avancées, comme celle du mode d'organisation (centralisme démocratique de fait) 60. Mais l'idée communément défendue était surtout de considérer le MNA comme l'avant-garde 61 de la lutte du
"peuple-classe" 62 algérien. De cette analyse découle en tout cas le refus de former des trotskystes algériens, puisque le MNA, ou le deviendra dans le cours de la lutte (ce qui était sans nul doute mal estimer les potentialités), ou permettra, directement ou non, leur apparition, pendant ou plus probablement après la lutte et l'obtention de l'indépendance...

Conformément à ce que nous avons exposé en ce qui concerne l'évolution du PCI section officielle, au lendemain de la scission et même de l'insurrection, le MTLD est toujours considéré comme "(...) le mouvement le plus représentatif du peuple algérien et le porte-parole authentique de ses revendications à la liberté et à la démocratie" 63 et Messali comme le "(...) plus grand leader algérien qui mérite le respect et l'admiration de tous les travailleurs, symbole vivant de l'inflexible volonté d'émancipation du peuple algérien" 64. Mais au fur et à mesure de l'évolution du conflit et du resserrement des liens entre la IVe Internationale et le FLN, la perception du MNA évolue de façon de plus en plus négative.

A la suite de l'affaire Bellounis. donc, et du refus de Messali et du MNA de désavouer ce dernier (comparé à Mikhaïlovitch, chef de maquis réactionnaires en Yougoslavie pendant la seconde guerre), les critiques, jusqu'alors peu ou pas exprimées, parfois, se font détaillées: de 47 à 54, le MTLD, à composition populaire et prolétarienne, conserva bien un nationalisme intransigeant, mais de plus en plus teinté de panislamisme et de religion; son fonctionnement n'était pas démocratique; son programme présentait des lacunes. La réaction de Messali en 1953 est donc jugé salutaire, bien que trop tardive, mais gâchée par la mise en place d'un simili culte de la personnalité. De même, dans un article de janvier 1958, Jacques Privas, un des dirigeants du PCI section officielle, juge le MNA et Messali "pro-occidentaux et anticommunistes", à droite du FLN; le côté religieux est alors subitement découvert, et critiqué... On voit donc combien l'évolution de l'analyse du conflit algérien conduit presque à un reniement complet du passé de Messali et de son mouvement, relecture toutefois stoppée par le fait qu'ils sont toujours vus comme ayant apporté une pierre essentielle dans la construction du mouvement national algérien.

Dans tous les cas, il semble bien qu'à certains égards, le personnage de Messali Hadj ait été en partie fantasmé, reconstruit par les trotskystes, qui se fixèrent sur les points de rencontre plutôt que sur ceux d'achoppement. Il ne semble pas évident que Messali ait été appréhendé dans sa totalité, en particulier donc pour ce qui est de sa composante religieuse (a priori critiquable par des marxistes révolutionnaires athées). Il est donc probable qu'au moins en partie, les trotskystes, par souci de tordre le bâton dans le sens qui leur était favorable, aient fait leur une vision tronquée de Messali Hadj.



_Comment Messali Hadj et son mouvement percevaient-ils les trotskystes?

De même, la distance que le MTLD pouvait conserver par rapport au marxisme, et au matérialisme en particulier, qui pouvait donc remettre en cause l'islam, dans sa dimension religieuse et culturelle (voir les arguments avancés au moment de la crise berbère de 1949, ou l'exemple que rapporte Daniel Guérin, lorsqu'il évoque la crainte d'un dirigeant du MTLD qu'il ne se serve de Mohamed Harbi pour tenter de "trotskyser" l'organisation 65) peuvent expliquer le fait que les deux organisations aient toujours conservé leur indépendance réciproque, et n'aient finalement jamais défendu le même programme.

Malgré cette méfiance de l'organisation vis-à-vis des trotskystes, Messali, indéniablement, s'est attaché de manière aussi constante aux trotskystes français -qu'il surnommait affectueusement "la Poignée de la Baraka" 66 -parce que pour lui, ils représentaient -avec d'autres- le mouvement ouvrier français, auquel il accordait tant d'importance. N'oublions pas que l'immigration algérienne en France, une des bases militantes les plus conséquentes du PPA-MTLD, était en grande partie ouvrière, comme le public que visait en priorité les trotskystes.

La partielle correspondance entre les revendications que lui-même avançait et celles des trotskystes, en particulier l'indépendance, la constituante et l'expropriation des grands colons, explique aussi la proximité des deux courants. La Vérité faisait d'ailleurs partie des journaux que Messali lisait régulièrement. Un exemple de la confiance que Messali témoignait personnellement aux trotskystes réside dans le fait qu'en 1946, un de leurs militants (Jean-René Chauvin, d'après son propre témoignage) a bien failli devenir son secrétaire.

On pourrait toutefois penser que Messali utilisait ses relations avec les trotskystes comme moyen de faire pression sur un PCF soucieux de conserver son influence et inquiet, et par là d'obtenir le soutien d'une organisation de masse 67. Mais la constance maintenue dans ces rapports prouve qu'il y a bien plus qu'un simple esprit de manoeuvre derrière cette proximité relationnelle. Cependant, la reconnaissance que lui témoignaient les trotskystes vis-à-vis de son rôle de leader nationaliste incomparable n'a pu que le renforcer dans le regard qu'il pouvait porter sur lui-même.

Il est possible également qu'à compter du moment où Messali passa de résidence surveillée en résidence surveillée, toujours en France, et en contact avec l'Algérie uniquement de seconde main, il ait été de plus en plus influencé par les trotskystes du PCI exclu. Autour de l'année 54, et par la suite, la situation de proscrit politique et de marginalité de Messali et du MNA, provoquée en partie par le jeu diplomatique, a pu constituer un élément supplémentaire de rapprochement dans l'adversité.

Cette proximité, qui ne conduisit jamais à une identification concrète, je le rappelle, ne fut d'ailleurs pas sans attirer sur Messali et son mouvement des accusations de trotskysme, lancées la plupart du temps par le PCF (et ce dès l'entre-deux-guerres), les centralistes ou le FLN, ce qui avait :)aussi peu de fondements que les analyses de Pierre Lambert sur un MNA bolchevik.

Conclusion : un révélateur ou un accident
Ce qu'il est intéressant de remarquer, quant on étudie la position des trotskystes par rapport au mouvement de Messali (de même, d'ailleurs, que vis-à-vis du FLN), c'est finalement le renoncement pratique à la construction d'une section algérienne de la lVe Internationale, choix en grande partie motivé par le refus d'apparaître comme des Européens s'immisçant dans les affaires intérieures de peuples colonisés; mais qui tient également beaucoup à des considérations pratiques, à savoir l'évolution du PCI exclu qui en vint à un moment donné à voir dans le MNA -restons prudent- une sorte de parti bolchevik algérien, d'un côté; et celle d'une partie du PCI section officielle de l'autre qui alla jusqu'à soutenir le FLN dans ses années de gouvernement entre 1962 et 1965. Par ailleurs, ce soutien divergent semble témoigner également d'une réelle difficulté, à ce moment pour le mouvement trotskyste de penser le pluralisme politique. Ces attitudes doivent toutefois être replacées dans le contexte plus général de la décolonisation: si l'on met de côté le cas de l'inde, les exemples concrets qui s'offraient à l'analyse des trotskystes étaient ceux de pays où la libération avait, tant bien que mal, été menée par des partis communistes (Vietnam, Chine), et ce de manière exclusive.

Toute la difficulté réside dans le fait de savoir ce qui détermine quoi: est-ce la relation pratique qui s'est nouée entre trotskystes et nationalistes algériens qui a conduit à une évolution du discours théorique, ou bien l'inverse? Pour répondre le plus correctement possible à toutes les hypothèses avancées dans cette brève étude, il conviendrait de prendre en compte non seulement l'ensemble des sources disponibles, mais également de tenir compte du jugement des autres organisations trotskystes sur Messali Hadj et son mouvement. Par ailleurs, ce ne sont là que des éléments d'une histoire plus large, et qui est encore pour sa quasi-totalité en chantier, celle de l'anticolonialisme trotskyste.


Jean-Guillaume LANUQUE

Nancy, le 1/12/1999


 
27: CE circulaire "Justice pour les Indigènes" in Documents adressés par la Direction des Affaires Politiques et Commerciales du Ministère des Affaires Etrangères au Ministre des Colonies, refn0 904, Slotfon III, c. 92.
28: Voir les numéros du 2 mars et du 29 juin 1923. Voir surtout le Travail et leDroit du Peuple.
29: Cf Bordereau n°2150 du 28 mars 1923, série IIL c. 92.
30: Ref n° 995 du 2 7/12/1923.
Cf Lettre du Ministre plénipotentiaire, chargé du consulat de France à Genève au Ministre des Affaires Etrangères, ref n° 98, 12 septembre 1927.
CE Note de la Direction des Affaires Politiques et Commerciales, Sous-Direction Afrique, Ministère des Affaires Etrangères, ref n° 216 du 7 mars 1924.
Cf Activités secrètes du B.I.D.I - voir lettre du Ministre des Colonies au Président du Conseil, ref n° 995 du 27 décembre 1923.
31: Lettre d'A. Sarraut au Ministre des Affaires Etrangères, ref n° 995 du 27/12/1923 - Cette Conférence mériterait des recherches complémentaires.
Quelques indications sont contenues dans les activités secrètes. A.S. de la Ligue pour la Defense des Droits des Peuples (22/12/1923) in S.C.R. 2/11 n° 570.
32: Cf Renseignements sur l'action bolchevique, Service des Affaires Musulmanes, Ministère des Colonies, ref n° 812 et aussi CE J.L. Carlier, la première ENA, in R.A.S.J.E.P. volume lx, n° 4, décembre 1972, pp.926-927 également Rapport sur les activités secrètes de l'LC., août - septembre 1922.
33: Renseignements sur l'action bolcheviste. Rapport du Service des Affaires Musulmanes du Ministère des Colonies. ref n° 812, 14/10/1922.
Renseignements sur l'action bolcheviste ref n° 812.
34: Ancien résident de la Russie des Soviets communistes, Suisse-Allemand.
Dans le rapport sur les activités secrètes de l'I.C. le nom de cet écrivain est orthographié tantôt avec un "i" tantôt avec un "u".
35: La thèse de Staline sur le "socialisme dans un seul pays" ne commence à s'imposer que vers 1930.
36: Cf Mémoires de Messali Hadj, Paris, J.C. Lattes, 1982, p.156.
37: Cf. Benjamin Stora, Messali Hadj (1898-1974), Paris, Le Sycomore, 1982.
38: Cf Les mémoires de Messali Hadj, cit. p.157.
Ibidem, p. 157
42: Voir, parmi les "thèses supplémentaires sur les questions nationale et coloniale" du lie congrès de I'IC, la thèse n08, ainsi que, parmi les "thèses générales sur la question d'Orient" du lVe congrès, la thèse VI, "Le front anti-impérialiste unique", in Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès mondiaux de llnternationale Communiste, 1919-1923, La Brèche-Selio, 1984, pp. 60 et 177.
43: Cf Benjamin Stora, Nationalistes algériens et révolutionnaires français au temps du front populaire, L'Harmattan, 1987. Nous ne pouvons toutefois pas suivre l'auteur lorsqu'il estime que c'est par cause de leur isolement respectif que 'ENA et les trotskystes se sont trouvés; si cette situation a effectivement eu un rôle déclencheur, la pérennité de leurs relations a sans aucun doute des raisons plus profondes.
44: Ainsi, Messali Hadj, présent en France, est interviewé par Marcel Beaufrère dans La vérité n° 136 d'août 1946.
45: Voir, entre autre, Jacques Simon, Messali Hadj (1898-1974) - La passion de l'Algéne libre, Tirésias, 1998, pp. 142 à 144.
46: Voir La Vérité des Travailleurs, n025, novembre 1954, article de Robert Leblond "Halte à ta guerre colonialiste !".
47: Voir, par exemple, la contribution de Benjamin Stora, "La gauche et les minorités anticolonialistes françaises devant les divisions du nationalisme algérien (1954-1958)", in Jean-Pierre Rioux (sdd), La guerre d'Algérie et les Français, Fayard, 1990.
48: In La Vérité des Travailleurs, n°37, janvier 1956, article "Les trotskystes dans la révolution algérienne". Une étude détaillée des bulletins intérieurs permettrait d'en savoir plus sur cette évolution.
In La vérité des Travailleurs, n°70, octobre 1957, article "Les marxistes révolutionnaires et les organisations algériennes".
50: Cf Jacques Ramboz, L'internationalisme de l'Union Communiste (Trotskyste),
1940-1949, Quademi del Centro Studi Pietro Tresso-réimpression GET, p. 7. Voir également La Lutte de Classes et La voix des Travailleurs-tome II: septembre 1945-mai 1947, La Brèche, 1996, p. 24 (article "Bilan d'une "pacification").
51: Voir, à titre d'exemple, La Vérité, n°341-10/1954; n°403-13/4/1956;
52: Voir, par exemple, l'interview de Messali Hadj par M. Beau frère dans La Vérité n~136, 16/8/1946, où il écrit entre autre qu'il y a u(..) tant d'humanité dans le regard de cet homme (..) tant de simplicité et de calme dans cette voix(. . .)", sans toujours éviter certains clichés, comme lorsqu'il évoque "(...) ce calme majestueux qui Caractérise les Arabes (..)".
53: In La Vérité, fl0343, novembre 1954.
54: Voir, à titre d'illustration partielle, La Vérité n°1 45-18/10/1946; n°1 81-1/8/1947; n°217-16/4/1948; n°316-12 au 25 juin 1953.
55: In Quatrième Internationale, n°2-4, 2-4/1952, article de Mathias Corvin "Les mouvements de libération nationale
en Afrique du Nord", p. 36; et idem, n°9-12, décembre 1954, éditorial, p. 12.
56: La formule est de Stéphane Just, alias Roger Ducros, dans La Vérité, n°426, 12/10/1956.
57: La Vérité, n0165 et 168, 4/4/1947 et 25/4/1947, et Quatrième Internationale, n°5-7, 5-7/1950. Le programme de 1953 du MTLD fut d'ailleurs à la fois salué et critiqué sur certains points ou
certaines absences par les deux PCI.
58: In La Vérité n°385, 16/12/1955.
59: Cette analyse fut d'ailleurs "complétée", quelques mois plus tard, par une comparaison des révolutionnaires algériens avec l'Armée rouge du début de la Révolution, et les mineurs des Asturies. Il est d'ailleurs bien précisé que nationale dans la forme, la Révolution algérienne est prolétarienne dans ses objectifs. L'existence d'une telle situation crée-t-elle donc la conscience bolchevique ? Voir La Vérité, n'401, 6/4/1956.
60: Son analyse était probablement critiquée par un certain -grand ?- nombre de militants ou de dirigeants, comme le cas de Raoul, évoqué par Pierre Broué dans les Cahiers Léon Trotsky n°56, juillet 1995, semble l'indiquer, mais ces probables réticences ne furent pas rendues publiques.
61: Terme utilisé dès 1951, par ailleurs, dans La Vérité n°275, 7 au 11 juin 1951.
62: Idée avancée pour la première fois dans les Cahiers Rouges, n°1, juin juillet 1955, article de Pierre Lambert "Problème de l'indépendance nationale en Afrique du Nord", p. 23 en particulier. Jacques Jurquet, dans son livre Années de feu - Algérie, 1954-1956, L'Harmattan, 1997, p. 78, ne semble pas avoir eu connaissance de cette analyse qui tranche avec les analyses marxistes classiques.
63: In La Vérité des Travailleurs, n026, décembre 1954, encart "Salut à "L'Action Algérienne".
64: Idem, n°31, juin 1955, article "Les travailleurs de France et leurs organisations doivent soutenir sans réserve leurs frères algériens".
65: Voir Daniel Guérin, Quand l'Algérie s'insurgeait (1954-1962), La Pensée Sauvage, 1979, p. 34
66: Cf Messali Hadj, Les mémoires de Messali Hadj (1898-1938), JO Lattés, 1982, p. 259.
67: C'est ce que Claude Bernard, alias Raoul, écrivait dans une lettre d'août 1946; voir les Cahiers Léon Trotsky n056, juillet 1995, p. 74.



SOURCE:
Les Cahiers du Centre Fédéral Henri Aigueperse - Le Retour de l'Histoire: Messali Hadj (1898-1974),
UNSA Education, 2000

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Published by Jean-Guillaume Lanuque - dans Algérie Histoire
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