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18 octobre 2011 2 18 /10 /octobre /2011 11:02

Aujourd'hui, 17 octobre 2011, on célèbre le sinistre anniversaire de la chasse aux Algériens menée en plein Paris par la police, le 17 octobre 1961.

J'ai, personnellement, mais aussi au nom du "Nouvel Observateur" signé une pétition initiée par notre confrère Edwy Plenel qui contient un appel à la mémoire mais aussi à la justice. Bertrand Delanoë, pour sa part, a organisé plusieurs manifestations pour associer la mairie et la ville de Paris à cette célébration.

Le 17 octobre 1961, nous étions en pleine guerre d'Algérie. Jusqu'à une certaine période, le territoire de la métropole française et de la capitale avait été épargné. La fédération de France du Front de libération national algérien (FLN) n'avait pas jugé politique ni d'ailleurs stratégiquement intéressant de s'aliéner une population française dont la majorité n'était en rien associée aux répressions de type colonial et policier.

Cependant, dans les derniers mois et plus exactement depuis juin 1961, des attentats avaient eu lieu contre les forces de l'ordre à Paris.

Il faut se souvenir que sur les 350.000 Algériens résidant alors en France, 180.000 vivaient en région parisienne et que le FLN contrôlait, avec une poigne implacable, tous les immigrés algériens, en arrivant à un comportement d'une impitoyable cruauté quand ces immigrés restaient acquis au grand leader nationaliste algérien Messali Hadj. On ne peut donc pas dire que l'on vivait dans ces milieux dans la paix et la confiance et surtout dans la discipline.

Cependant, comme le rappelle deux auteurs britanniques Jim House et Neil Master, de juin à août 1961, la fédération de France du FLN avait décidé d'une trêve rompue par les militants parisiens de cette fédération qui ont assassinés une dizaine de policiers en deux mois. A partir de ce moment, le préfet de police, au nom célèbre de Maurice Papon, sous les ordres du ministre de l'intérieur Roger Frey et après des instructions données par le Général de Gaulle lui-même, la répression va s'organiser. D'autant que les syndicats policiers, indignés par les attentats dont ils étaient les victimes, réclament non seulement des armes et des gilets par balles, mais des ordres écrits donnant libre cours à la répression.

Nous en arrivons donc à cette terrible journée du 19 aout 1961, où la répression d'une manifestation se voulant et se déclarant pacifique, mais qui avait été solennellement et précisément interdite, aboutît à un massacre innommable d'Algériens traqués au faciès partout où ils prétendaient défiler. Le spectacle de cette répression a été épouvantable, il y a eu une centaine de morts. Contrairement à ce qui a été écrit, les journalistes ne se sont pas laissés imposer le moindre silence. Il y a eu des quantités d'articles dans toute la presse française. Une seule chose manquait, qui ne ferait pas défaut aujourd'hui: il n'y avait pas une seule photo, donc pas une seule trace visible dans les journaux, à la télévision, et au cinéma.

Maintenant il faut poser deux ou trois questions essentielles: le gouvernement provisoire du FLN se trouvait à Tunis, c'est lui qui donnait les directives à toutes ses troupes et à tous ses militants, où qu'ils soient. Ce gouvernement a-t-il donné des ordres pour qu'une manifestation, même pacifique, ait lieu? Il n'en est rien. Au contraire, et c'est très important. Les négociations entre la France et les responsables de l'insurrection algérienne faisaient de grands progrès et elles allaient d'ailleurs aboutir à la proclamation de l'indépendance au printemps 1962, six à sept mois plus tard.

Pourquoi la section parisienne de la fédération de France n'a-t-elle pas obéit aux ordres de son gouvernement? Plusieurs réponses. D'abord, ils n'étaient pas forcément d'accord avec un gouvernement, celui de Tunis, qui était lui-même divisé entre des groupes politiques et des groupes militaires. Ensuite, les militants parisiens se sentaient frustrés d'une participation directe à l'insurrection alors que celle-ci connaissait des succès. Ensuite encore, les Parisiens du FLN estimaient qu'on ne pouvait pas laisser sans réponse l'organisation de la répression où le racisme anti-arabe et la brutalité des méthodes se développaient de plus en plus. Reste que le 16 octobre, la veille du massacre, les responsables algériens avaient bel et bien été informés de ce qui les attendait s'ils manifestaient. C'est pourquoi, après le massacre, il y a eu de violents désaccords entre les responsables algériens.

A la question de savoir si un résistant ne doit pas craindre la répression lorsque son devoir est de résister, il y a une réponse: lorsque les résistants français ont scié des rails et des trains, ils savaient que des dizaines d'otages seraient fusillés. Mais c'est là que la réponse se complique. Lorsque la résistance contribue à faire aboutir l'indépendance, justifie le risque d'exposer des civils au martyre. Mais précisément, les Algériens qui étaient opposés à la manifestation avançaient que ce n'était pas au moment où les négociations progressaient qu'il convenait de compromettre le travail des négociateurs.

On a compris que je tenais à expliquer la raison de ma signature de la pétition. Car la question des responsabilités se posent à la fois aux Algériens et aux Français.

Reste que de toute manière, les conditions dans lesquelles la répression du 17 octobre 1961 a été conçue, décidée, organisée, et perpétrée, relèvent d'une barbarie dont seuls les Juifs avaient été l'objet dans un passé récent.

 

"Le Nouvel Observateur", 17 octobre 2011

 

http://tempsreel.nouvelobs.com/jean-daniel/20111017.OBS2637/souvenons-nous-du-17-octobre-par-jean-daniel.html

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Published by Jean Daniel - dans Algérie Histoire
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